La vie gourmande

La vie gourmande

Que peuvent les livres ?

Sauver l’intelligence humaine avec des parallélépipèdes de papier.

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Jessica Troisfontaine
juil. 29, 2025
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« Ouvrir un livre, c’est réveiller la mère qui viendra enfin prendre soin de nous. »
C’est Christian Bobin qui l’a écrit, et sans doute qu’ouvrir un livre, c’est toujours poser son index sur l’interrupteur pour chercher un secours dans la nuit, tamiser notre solitude et soulager notre cœur.

Mais que peuvent encore les livres ? Ils commencent par nous raconter une petite histoire au lit, et pour peu qu’on accepte leur amitié, c’est notre être tout entier qu’ils vont élever.

On sait qu’il ne faut pas les juger par leur couverture, pourtant un titre suffit parfois à comprendre. Un mot suffit parfois à nommer une émotion qu’on avait sur le bout de la langue. Une phrase suffit à répondre à une question qu’on n’osait pas se poser.

Les livres nous donnent de nos nouvelles mais ils nous extraient aussi de nous-mêmes, ajoutent d’autres vies à la nôtre, élargissent l’angle de notre focale, enrichissent notre champ lexical – et donc notre vécu –, redonnent de l’épaisseur au temps, parce que lire, c’est délicieusement lent, mais alors… Pourquoi ne lisons-nous pas davantage ? Et comment retrouver le goût des livres ?

Si nous avions su que nous l’aimions tant, nous l’aurions aimé davantage

Tout le monde aime lire. De nombreux lecteurs l’ont simplement oublié.

Notre premier rapport à la lecture est indirect. Il passe, comme la plupart des choses essentielles à cette période que l’on nomme le bas âge (locution peu aimable) ou la petite enfance (c’est mieux), par l’entremise de nos parents ou d’une autre personne préposée pour nous lire une histoire à voix haute aux confins de la journée et de la nuit.

Ma mémoire des premières années de ma vie est principalement caractérisée par l’oubli. J’en conserve cependant au moins deux souvenirs vivaces : la terreur de faire pipi au lit (il faut dire qu’elle m’a accompagnée longtemps en raison d’une tendance inexplicablement tenace à l’abandon nocturne) et le bonheur du récit du soir. Ce dernier était exclusivement pris en charge par ma maman, davantage en raison d’une allocation des rôles très 20ème siècle au sein de ma famille qu’en vertu d’un goût nettement plus prononcé que mon papa pour la lecture.

Le petit chaperon rouge recueillait mes plus grandes faveurs et il fut donc lu un nombre de fois qui force le respect. Ce que j’aimais, au-delà du fait qu’il était question de galettes et d’un petit pot de beurre (rappelons-le), c’était l’escalade de la peur ressentie au fil du dialogue entre la petite fille et le loup déguisé en grand-mère... Jusqu’au grand frisson final – « C’est pour mieux te manger » – toujours suivi d’une nuée de bisous de lapin dans mon cou (des baisers qui mimaient de mordre, les lèvres recouvrant les dents, et qui semblaient n’appartenir qu’à nous).

Je ne me souviens pas à quel moment ce rituel d’enfant chanceuse a pris fin mais une chose est sûre : un jour, pour des raisons questionnables (velléités d’autonomisation et flemme, notamment), on arrête de lire des histoires aux enfants. C’est généralement la récompense amère qui leur est réservée pour avoir appris à lire par eux-mêmes. Ça fait presque 25 ans que j’ai 10 ans et pourtant, comme beaucoup d’adultes, j’aimerais encore qu’on me lise parfois des histoires pour m’endormir, j’aimerais sans doute réveiller la mère comme dit Bobin, et je me console en écoutant des podcasts.

Mes lectures autonomes ont été peuplées d’albums de Martine, de la série complète des Boule et Bill, de classiques de la Bibliothèque rose (les romans de la Comtesse de Ségur en tête), et de bien d’autres ouvrages emblématiques de cette époque. J’étais une enfant qui aimait lire, comme on le dit des enfants qui passent beaucoup de temps le nez dans les pages, sans qu’on se demande pourquoi (passion réelle, valorisation au sein de la famille, intériorisation des attributs de la première de la classe, recherche d’évasion…). Qu’importe : lire est si bienfaisant (on y vient bientôt) que les motivations pour s’y mettre ne sauraient être qualifiées de bonnes ou de mauvaises.

Les lectures imposées par l’école n’ont suscité chez moi ni épiphanie ni rebut littéraire. (Aparté : je ne me suis jamais sentie obligée de faire semblant d’être foudroyée par un roman sous prétexte qu’il s’agissait d’un grand classique ; en écrivant ces lignes, je me demande soudainement si cela relève de l’anti-snobisme dont j’aimerais pouvoir me targuer ou bien si cela relève du snobisme ultime). Certains textes étaient indéniablement arides, rébarbatifs parfois. Mais l’école n’est-elle pas le lieu privilégié pour inviter les enfants à repousser les limites de leur confort intellectuel ? Il en est certes qui disent avoir été dégoûtés des livres par ces lectures guère accordées à leur goût juvénile. Sans vouloir faire de généralité ni culpabiliser qui que ce soit, il est fort possible que ceux-là n'aient pas eu la chance ou l’envie d’explorer d’autres livres, plus simples d’accès ou distrayants, à la maison. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est jamais trop tard pour revenir sur un dégoût.

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